Category: Confidentiel

  • [Entretien] La Serbie qui manifeste a terriblement besoin d’Europe. Le témoignage d’un étudiant serbe

    (B2) Bravant le risque de s’exposer à de nouvelles représailles du régime serbe, Dimitrije Dimic, acteur parmi des milliers d’autres du mouvement étudiant qui défie le pouvoir depuis près d’un an, appelle l’Europe à ne plus détourner les yeux. 

    Dimitrije Dimic est venu incarner à Strasbourg le mouvement des étudiants serbes, finaliste du prix Sakharov remis, mardi 16 décembre, par le Parlement européen. Un mouvement qui repose sur une organisation décentralisée, sans leader désigné. Étudiant en droit, il ne s’épanche pas sur le quotidien des passages à tabac par la police, les gaz lacrymogènes… Il a pourtant lui aussi été arrêté avec ses camarades le 29 juin dernier.

    Une détermination à toute épreuve

    « Nous ne sommes pas des espions ou des ennemis [le vocabulaire utilisé par le gouvernement pour qualifier les manifestants], mais des jeunes qui veulent la justice et qui sont prêts à tout pour l’obtenir », prévient Dimitrije Dimic.

    Intensification des représailles depuis mars

    Les grandes manifestations de mars 2025 ont marqué une étape. Dans la mobilisation mais aussi dans la répression. « Le niveau de brutalité policière a atteint des proportions énormes. La police serbe tabasse les gens dans la rue. Les policiers n’ont aucun scrupule : que ce soit un bébé, un enfant, une femme ou une personne âgée, ils s’en moquent. Ils tabassent tout le monde. La violence policière a diminué depuis septembre, à cause des débats internes au sein de la direction de la police. Elles ne sont plus systématiques, mais il y en a toujours ».

    Une adhésion au-delà des seuls étudiants

    Le mouvement s’est étendu « à toutes les générations et tous les milieux sociaux ». « Les étudiants ne sont pas les seuls à diriger le mouvement, mais nous en sommes les leaders, nous tirons le mouvement vers l’avant. Mais il y a aussi nos professeurs et les avocats, qui jouent un rôle crucial dans cette lutte ».

    Et de la capitale

    Il essaime « partout en Serbie », décrit Dimitrije. Citant le cas de la ville où il habite, Niš (180 000 habitants), la troisième ville du pays, où « il y a eu 100 manifestations rien que cette année », avec 200 000 personnes le 1er mars, « le plus grand rassemblement de son histoire ».

    Faire taire à tout prix

    « Le gouvernement veut mettre fin au mouvement étudiant à tout prix, même si cela signifie mettre des jeunes en prison pour les empêcher de sortir. Personnellement, j’ai été placé en résidence surveillée pendant 54 jours, soit presque deux mois », raconte le jeune Serbe. « Le gouvernement nous a accusés, mes huit collègues et moi, d’être des terroristes sous l’accusation d’ « appel au renversement violent de l’ordre constitutionnel ». L’ancien nom de ce chef d’accusation, c’était “propagande ennemie”, un terme qui date de l’époque socialiste. Ça vous donne une idée de ce dont je parle ».

    Contrôle de tous les canaux ou presque

    La liberté de la presse se réduit à quelques médias privés. « Ces chaines privées nous les aimons beaucoup. Chaque fois qu’ils sont présents lors des manifestations, cela suffit souvent à faire reculer la police ». « Mais leur problème principal, c’est leur portée. Ils n’émettent pas sur tout le pays. Ils n’ont pas de fréquence nationale ». 

    L’information sous contrôle

    Ils sont surtout tout petits – et payant – en comparaison des chaines nationales, gratuites et sous contrôle, et largement diffusées… « La fréquence nationale est réservée aux cinq chaînes qui sont la voix du régime et diffusent la rhétorique du gouvernement ». À côté, sévissent des tabloïds. « L’un d’eux s’appelle Informer. C’est aussi un outil de propagande pour le gouvernement. Il a conduit à énormément de mauvaises choses. Par exemple, une doyenne de la faculté de philosophie de Niš a été poignardée lors d’une manifestation à Niš. Son agresseur a expliqué au juge : “J’ai vu à la télé, sur Informer, que cette femme était une ennemie, une espionne occidentale.” ». C’est ainsi que sont décrits les manifestants à l’opinion publique, traités de « terroristes », « fascistes », « espions de pays étrangers ».

    E-communication

    Le mouvement utilise, lui, surtout les réseaux sociaux (Instagram, Facebook, même TikTok). À l’Université libre de Niš, des professeurs qui soutiennent le mouvement étudiant ont créé un journal qu’ils distribuent pendant les manifestations. Le dernier s’appelait “Un an de lutte : notre histoire après un an”.

    Surveillance généralisée

    En octobre de l’année dernière, une résolution du Parlement européen (lire : [Le Carnet] du jeudi 23.10.2025) dénonçait l’utilisation massive de logiciels espions, visant étudiants, opposants, militants, agriculteurs, etc. « Pendant des années, nous en parlions, mais il n’y avait pas de preuves. Maintenant, nous en avons, beaucoup, grâce au travail notamment de l’agence de presse BIRN (Balkan Investigative Reporting Network) ». L’atmosphère en devient d’autant plus étouffante. « L’espionnage, la paranoïa,… Les gens en viennent à avoir peur d’exprimer en public leur opinion ».

    Bouteille à la mer

    « Je veux sentir que l’Europe veille vraiment sur nous et place la situation et la crise en Serbie en tête de ses priorités. Parce que c’est terriblement important pour nous. Beaucoup de gens ont déjà été tués, beaucoup ont été blessés, beaucoup gardent des traumatismes pour le reste de leur vie », glisse Dimitrije. Mais ce n’est pas ce qu’il perçoit : « Malheureusement, l’Europe nous a abandonnés, nous laissant battre et réduire au silence par le gouvernement autoritaire en Serbie. »

    Le plus du prix Sakharov 

    « Nous sommes ici, au Parlement européen, nous avons été nommés. Ici, tout va bien : nous sommes respectés, accueillis comme faisant partie de l’Europe. Alors que c’est très difficile de se sentir Européen quand on vient de Serbie. Mais ce n’est pas suffisant. »

    Chasser les tapis rouge

    Dimitrije ne veut pas dire à l’Europe ce qu’elle pourrait faire, mais il sait ce qu’elle – ce qui inclut ses États membres – ne « devrait plus faire », comme « de recevoir le chef d’État serbe et de lui donner une légitimité, alors même qu’il vole les élections, les truque, contrôle toutes les chaînes de télévision, tous les tabloïds, et attaque les manifestants pacifiques avec des matraques, des nervis armés, la police et des gaz lacrymogènes ».

    La peur au ventre

    À la question de savoir s’il n’a pas eu peur de venir au Parlement européen. Dimitrije répond : « Si, j’ai extrêmement peur. J’ai peur de me faire tuer. Mais c’est mieux de continuer à se battre. C’est ce que je crois vraiment. C’est comme ça ».

    (Emmanuelle Stroesser, à Strasbourg)

    Lire aussi : [Actualité] La Commission européenne apathique face à la crise politique en Serbie

    Entretien réalisé avec deux autres journalistes (portugais et serbe) en français